Seul co-éditeur européen de l’Encyclopedia of Global Archaeology(1), Marcel Otte, professeur de préhistoire à l’Université de Liège, explique dans quelle condition est née cette encyclopédie et la fracture qui sépare la communauté des archéologues. L’occasion aussi de présenter un autre de ses ouvrages, plus classique, qui revient sur ce qu’il considère comme le fait européen majeur : la rencontre, voici 40.000 ans, des populations Néandertal installées chez nous depuis des centaines de milliers d’années et des Cro-Magnon venus d’Asie.
Peu de disciplines ne sont pas divisées en courants, en approches qui s’affrontent parfois violemment. L’archéologie n’a pas échappé à cette règle. Avec comme conséquence qu’il y a aujourd’hui deux formes de recherche préhistorique, d’origines différentes et en opposition radicale. Du côté « européen » -disons cela ainsi pour simplifier- on considère en général que la recherche sur les populations disparues prévaut alors que les anglophones –menés par l’Australie et les USA- considèrent qu’il faut aussi donner la parole aux populations contemporaines qui vivent encore sans écriture. Un clivage qui se traduit par l’existence de deux « fédérations » internationales. Les premiers sont représentés au sein de la vénérable International Union of Pre -and Proto- Historic Sciences (IUPPS) et les seconds au sein du World Archaelogical Congress (WAC). Le « schisme » pour reprendre le terme de Marcel Otte, professeur de préhistoire à l’Université de Liège, se produit en 1986 lors du congrès de l’IUPPS à Southampton, en Grande-Bretagne. Un schisme lié à… l’apartheid ! cette année-là en effet, les archéologues se divisent en deux camps : ceux, surtout européens, qui estiment qu’il ne faut pas accueillir les représentants sud-africains et namibiens et ceux, plutôt américains et tiers-mondistes, qui estiment qu’au contraire la science est indépendante et qu’il faut en profiter pour donner la parole aux populations qui vivent sous le joug de l’apartheid. Réunies à Paris avant le congrès, les instances de l’IUPPS finissent par ne plus reconnaître le congrès de Southampton devenu depuis lors congrès fondateur du WAC. « Dans les années 1990, se souvient Marcel Otte, je faisais partie du comité exécutif de l’IUPPS. Et c’est à ce titre que j’ai assisté au congrès du WAC qui s’est tenu en 1999 au Cap, en Afrique du Sud ! Tout un symbole quand on se souvient de l’histoire du WAC… J’ai essayé de rétablir des liens non pour fusionner les deux approches, mais je voulais qu’on produise des choses ensemble. J‘ai dit qu’on devait se rencontrer. Je considère que les sociétés que nous étudions ne sont pas préhistoriques mais sans écriture simplement, ce qui n’est pas la même chose. Les Celtes et les Germains refusaient l’écriture, ce qui ne signifie pas qu’ils n’étaient pas aptes à l’utiliser. Donc, on doit écouter les populations actuelles qui ne veulent pas l’écriture. Ce n’est pas parce qu’elles ne la connaissent pas, mais parce qu’elles rejettent cette activité, sorte d’enregistrement intellectuel de leur destinée. Et elles l’assument. Je crois que c’est suite à cette tentative de collaboration et au fait que j’ai toujours été en bons termes avec le WAC qu’est née cette demande de collaboration pour l’encyclopédie ! Un travail monumental entamé voici plusieurs années ». Marcel Otte est en effet pratiquement le seul auteur européen à figurer parmi les contributeurs et plus encore parmi la vingtaine d’éditeurs. L’encyclopédie, dont l’éditrice en chef, Claire Smith était présidente du WAC jusqu’à l’an dernier, est en effet le reflet de la tendance dissidente de l’IUPPS.
(1) Encyclopedia of Global Archaeology, Smith Claire, general editor, Springer, New York, 2014. Plus d'informations