Héra : la dynamique du pouvoir
20/01/17

Garante du pouvoir

Si l’on veut rendre justice à Héra, il faut la considérer comme partie prenante d’un système où elle assume un double rôle beaucoup plus complexe : celui d’ “ennemie intime” et d’“épouse définitive”. Se défendant de proposer ici une monographie exhaustive et soucieuses de se tenir au plus près de la réalité polythéiste qui fut celle des Grecs, Vinciane Pirenne-Delforge et Gabriella Pironti considèrent en effet qu’Héra ne peut être comprise en dehors de ses relations avec Zeus. “Dans la Théogonie d’Hésiode, le monde n’est pas créé par les dieux, mais les dieux naissent avec le monde ! Cette immanence de la divinité est fondamentale. Nous avons donc un monde “en place”. Et Héra est la dernière épouse de cette théogonie, même si ce mariage ne met pas un terme aux unions de Zeus avec d’autres déesses, et même avec des femmes mortelles”, explique Vinciane Pirenne-Delforge. Qu’importent les infidélités : le mariage de ces deux-là est un moment fort du processus de stabilisation du monde des dieux, un des thèmes principaux du poème d’Hésiode. Dernière épouse (mais première selon d’autres traditions), Héra est aussi celle qui, contrairement aux déesses antérieures, Gaia ou Rhéa, prend le parti de son mari plutôt que celui de ses enfants : ainsi demeure-t-elle invariablement aux côtés de Zeus, c’est-à-dire aux côtés du roi.“Sur les hauteurs de l’Olympe, c’est parce qu’elle est l’épouse parfaite de Zeus que la reine est une mère imparfaite », écrivent les auteures. « Même si le couple souverain engendre bien des enfants, il faut signaler d’emblée une absence, celle de l’héritier, le fils plus puissant que son père et destiné à lui succéder sur le trône. Ce vide n’est pas thématisé comme tel et ne doit pas être vu comme un manque, dans la mesure où il contribue à asseoir la pérennité de l’ordre de Zeus.”

Ce monde divin stabilisé qui est le sien explique aussi pourquoi Héra, l’épouse définitive, se conduit, dans les récits, en “ennemie intime” de Zeus.  L’éternité est extrêmement immobile ! Or un pouvoir qui n’est pas dynamique est un pouvoir qui meurt. En étant l’ennemie de Zeus, Héra se constitue comme élément dynamique au sein d’un pouvoir éternel. Il y a d’ailleurs une véritable recherche à mener sur l’image du pouvoir et de la souveraineté que nous donnent les Grecs par le biais de cette tradition narrative. Il n’est sans doute pas étonnant que la démocratie soit née dans une culture où le pouvoir, pour être stable, doit aussi être dynamique, c’est-à-dire remis en cause”, analyse Vinciane Pirenne-Delforge.Une lecture qui renvoie à la conception de l’éristique grecque, cet art de débattre qui relève autant de la querelle que de l’émulation. « À cette époque, dans les quelque mille cités du monde grec, l’interaction politique est fondée sur la mise en opposition des points de vue pour arriver à une solution : replacées dans ce contexte, les relations d’Héra et de Zeus n’apparaissent plus comme de simples querelles de ménage mais comme une manière d’exprimer des rapports de pouvoir », commente encore l’historienne. Une lecture qui apporte aussi un autre éclairage à la colère d’Héra. « Elle s’exerce à l’égard de certaines maîtresses et de certains enfants illégitimes de Zeus. Cependant, ce n’est pas la jalousie qui est à l’œuvre mais un problème de légitimité ! Héra est la gardienne de la maison olympienne. Elle ne peut pas y laisser entrer n’importe qui. » Loin d’être aveugle, l’apparente jalousie d’Héra relève plutôt d’un processus de sélection et de probation, garant du pouvoir de Zeus, avec qui la déesse « fait système », dans le grand système des dieux. 

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