Héra : la dynamique du pouvoir
20/01/17

Dans “L’Héra de Zeus. Ennemie intime, épouse définitive” (Les Belles Lettres), Vinciane Pirenne-Delforge et Gabriella Pironti montrent que la déesse grecque ne peut être réduite à l’image d’une “mégère non apprivoisée” ou à une souveraine auto-suffisante. Au contraire, elle se révèle  être une figure-clef pour appréhender la conception du pouvoir et de la souveraineté dans le monde grec. 

COVER Hera ZeusC’est en travaillant sur Aphrodite que Vinciane Pirenne-Delforge, directrice de recherche FRS-FNRS et professeure à la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège (Religion grecque antique) et Gabriella Pironti, aujourd’hui directrice d'études à l’École Pratique des Hautes Études de Paris, ont affronté d’abord les difficultés de la tradition occidentale à “prendre les Grecs au sérieux” en matière de religion (lire Aphrodite n'est pas celle que l'on croit...). Déesse de l’amour et de l’érotisme dans les arts et la littérature européens, sa polyvalence et notamment le rôle politique qu’elle assuma dans le système polythéiste grec ont longtemps été mis de côté. Après s’être attachées à en rendre une image plus exacte dans leurs thèses et travaux respectifs, les deux chercheuses se sont emparées conjointement d’une déesse antique d’un genre tout différent, Héra, archétype de la “mégère”, dirigeant sans cesse ses colères contre Zeus, son frère et mari. Du moins si l’on en croit les récits mythiques. Car dans les cultes, Héra apparaît comme une divinité souveraine, respectable, vénérée. À mille lieues des querelles de ménage sur l’Olympe. “Cette dissociation entre l’image narrative, foisonnante, et les cultes ne tient pas. Cela voudrait dire que les Grecs étaient schizophrènes... Or comment imaginer que ces gens qui ont inventé les mathématiques, l’histoire, la philosophie et l’astronomie, entre autres, aient pu avoir, dès qu’il s’agissait de religion, des attitudes incompréhensibles ? Il faut étudier ces langages narratif et cultuel en respectant leurs différences, mais sans en faire des mondes parallèles incapables d’interagir entre eux. Le nom d’Héra devait forcément faire surgir un noyau de sens partagé dans les deux registres”, explique Vinciane Pirenne-Delforge.  

Les raisons de la colère

Posant comme prémisses les liens entre contexte narratif et contexte cultuel – ou, pour le dire autrement, entre mythes et rites –, l’ouvrage (1) rappelle la mécompréhension, parfois délibérée, de cette “société des dieux” par le monothéisme.“Les premiers chrétiens étaient des convertis : ils avaient été éduqués dans le cadre culturel et philosophique de l’Antiquité gréco-romaine. Ils étaient donc très gênés aux entournures : comment récupérer l’héritage païen, tout en évacuant les dieux ?” Deux stratégies vont être mises en place pour apprivoiser cette religion jugée fausse avant de devenir “primitive” : la première consistait à faire de ces figures divines de simples produits de l’érudition, annihilant ainsi leur dimension religieuse ; la seconde à déployer des interprétations de type allégorique. “Cette deuxième stratégie s’est rapidement essoufflée. En revanche, nous sommes encore à maints égards les héritiers de la première posture qui faisait des dieux de jolis ornements et qui a marqué les études jusque dans la deuxième moitié du xixe siècle, voire jusqu’au début du xxe. Or, pour les Grecs, les dieux étaient bel et bien présents, et ils agissaient dans le monde !”,explique Vinciane Pirenne-Delforge. 

Au cours du temps, Héra, comme d’autres dieux et déesses, fut donc soumise à une double déformation. La première relève de ce que les deux chercheuses appellent « l’anthropomorphisme moral » : Héra aurait été une épouse jalouse, poursuivant sans relâche les maîtresses et enfants illégitimes de Zeus. Telle est la déesse hargneuse qui “hante les dictionnaires de mythologie”. “Bien sûr, les Grecs, plus que d’autres, ont anthropomorphisé leurs dieux : cela fait partie des stratégies d’expression qu’ils ont utilisées pour communiquer avec eux et en parler. Mais il ne faut pas oublier que, si anthropomorphisme il y a, les décalages entre le monde des dieux et celui des hommes sont essentiels. Le fait que les dieux ne vieillissent pas et ne meurent pas est en soi un décalage extraordinaire par rapport à nos préoccupations d’humains ! Il faut donc convoquer ces décalages qui sont plus importants que les facteurs d’identification”, commente Vinciane Pirenne-Delforge. La deuxième déformation repose quant à elle sur un véritable “roman des origines” : Héra aurait été autrefois une déesse puissante, honorée pour elle-même et non en tant qu’épouse de Zeus. Une préhistoire du culte qui fournirait une explication à la vindicte de la déesse. “Le statut d’épouse de Zeus serait une sorte de mutilation en regard de privilèges antérieurs de grande déesse” aux prérogatives totalisantes et les colères traduiraient l’engoncement d’Héra dans un vêtement désormais trop étroit pour elle”, résument les auteures. Or, cette lecture ne résiste pas à l’examen historique. “Nous n’avons pas le moindre début de preuve qu’Héra ait été honorée autrefois indépendamment de Zeus. Les premiers documents sont des tablettes de la période mycénienne, datées du milieu du 2e millénaire avant notre ère : Héra et Zeus y apparaissent déjà en association, même si la nature de leur lien reste impossible à déterminer dans de tels documents dont la vocation est purement administrative”, note Vinciane Pirenne-Delforge. 

(1) Pirenne-Delforge, V., & Pironti, G. (2016). L'Héra de Zeus. Ennemie intime, épouse définitive. Paris: Les Belles Lettres.

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