Les groupes littéraires, un objet éclaté et en mouvement
14/12/16

Entre un groupe et les individus qui le composent 

L’ouvrage favorise également des portes d’entrée plus intimes en se concentrant ponctuellement sur le rapport particuliers de certains individus à la collectivité, soit qu’ils se présentent comme des animateurs susceptibles de rassembler un groupe autour d’eux, soit, au contraire, qu’ils incarnent la figure de l’outsider. L’attention portée aux initiatives entreprenantes du poète liégeois Jacques Izoard par Gérald Purnelle (10), d’une part, et au parcours de René Crevel par David Vrydaghs, d’autre part, en sont deux illustrations aussi éloquentes qu’antagonistes. Dans les années 1970, Jacques Izoard est reconnu par des poètes émergents de sa région comme un rassembleur : véritable moteur de revues d’avant-gardes, il fédère autour de sa personne treize poètes qui formeront le Groupe de Liège. Izoard est traversé par cet état ambivalent typiquement liégeois, qui consiste quelquefois à occuper une position à la fois centrale et périphérique :  le poète se révèle en effet une figure importante d’un centre culturel principautariste, astre autonome qui ne gravite pas moins autour de Bruxelles et de Paris. Izoard voit dans le groupe une belle manière de donner une visibilité aux œuvres des membres qui le composent ; toutefois, s’il incarne bien la figure de chef de file, il ne l’assume jamais comme telle. Le 21 novembre 1975, jour où le Groupe de Liège est publiquement présenté pour la première fois, c’est une personne extérieure, Francis Edeline, qui l’introduit : « S’agit-il d’un groupe au sens structuré et autoritaire du Surréalisme, ou de Tel Quel ? Evidemment non. Il ne s’agit pas non plus, du moins pas exclusivement, du moutonnement émulatoire que l’on observe généralement dans le sillage d’une personnalité de premier plan. (11)»  Le sémioticien préfère à cette définition l’alternative d’une « fraternité artisanale », au sein de laquelle les membres ne recherchent pas spécifiquement une proximité esthétique et une structure hiérarchisée, et ne revendiquent pas la fermeté d’un programme comme celui énoncé par le Surréalisme, par exemple. 

C’est sur cette idée de rigidité de façade exposée par le surréalisme que se penche David Vrydaghs. Parvenu à s’institutionnaliser, le groupe rassemblé autour d’André Breton donne rapidement lieu à un mouvement, dont le projet est défendu avec hargne et prosélytisme et dont la ligne directrice paraît solide et inflexible. Au sein du groupe, toutefois, la cohésion n’est pas aussi évidente qu’elle peut le sembler de l’extérieur. C’est en observant la périphérie que le chercheur éclaire la dynamique d’un collectif aux codes parfois délicats. Plus précisément, David Vrydaghs s’intéresse à la personne de René Crevel, que son parcours humain et artistique place dans une oscillation constante entre disgrâce et influence constitutive de la mouvance. Plusieurs réalités expliquent cette position intenable : le poète adopte une posture de révolté en quête de liberté créatrice, qui plaît mais qui l’empêche d’accepter l’autorité ; il est homosexuel (au sein d’un groupe généralement homophobe) ; il entretient des accointances avec les dadaïstes, avec lesquels Breton a rompu ; et il écrit des romans de fiction, ce qui constitue un péché capital aux yeux du « pape du surréalisme ». Plus prosaïquement enfin, René Crevel, atteint de la tuberculose, est contraint de multiplier les déplacements en sanatorium, qui l’éloignent de Paris et donc du feu de l’action. 

Conduite de vie et négociations implicites entre groupe et individus 

Si ces traits condamnent Crevel à l’impossibilité de se fondre dans le surréalisme, l’écrivain cherche toutefois à atténuer cette distance. Certaines de ses actions lui permettent épisodiquement d’en toucher le cœur et mènent Breton à renégocier ses lignes : ces concessions se marquent notamment chez Crevel par un gommage partiel de son homophilie ou par l’affirmation feinte d’une aversion pour la fiction ― même s’il ne parvient jamais à l’effacer totalement de ses romans, même autobiographiques. C’est également Crevel qui, en septembre 1922, initie les surréalistes au sommeil hypnotique, qui jouera un rôle fondamental tant dans les processus créatifs du groupe que dans la constitution de sa cohésion. Aragon reconnaît, admire et relate l’authenticité surréaliste de Crevel. Quant à Breton, il le considère dans son éloge posthume comme « l’un de ceux dont les émotions et les réactions avaient été vraiment constitutives de notre état d’esprit commun. » (12)

Le fait que Crevel comprenne la nécessité de masquer son homosexualité ou que les membres du groupe se prêtent à la pratique du sommeil hypnotique partcipent de ce que David Vrydaghs nomme « conduite de vie » en reprenant le concept développé par Max Weber dans ses travaux sur le fonctionnement des sectes religieuses aux États-Unis. Cet outil théorique, appliqué à la littérature par l’auteur et le directeur du volume depuis quelques années(13) , traverse la totalité de l’ouvrage. « Au sein des groupes restreints, on peut observer une gamme de comportements reconnus comme adéquats et auxquels chaque membre est invité à se plier, note Denis Saint-Amand. Cette sélection comportementale remplit à la fois une fonction d’intégration et de régulation de l’activité collective. Ces règles sont implicites : il ne s’agit pas de se conformer à une charte ou à un programme, mais à une manière d’être qui est tacitement valorisée par le collectif et qu’il faut adopter sous peine d’être mis à l’écart. L’intérêt du concept est de permettre la problématisation de la façon dont un groupe vit ensemble, entre le moment où il se constitue et celui où il se sépare. » 

(10) Gérald Purnelle, « Le Groupe de Liège autour de Jacques Izoard », ibid., p. 167.
(11) Ibid., p.170
(12) Cité par David Vrydaghs, « Du rôle des outsiders dans la dynamique du groupe surréaliste français », Ibid., p.122
(13) Denis Saint-Amand et David Vrydaghs, « La biographie dans l’étude des groupes littéraires. Les conduites de vie zutique et surréaliste », dans COnTEXTES, (en ligne), n°3, 2008. URL : http://contextes.revues.org/document2302.html

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