Thriller métaphysique : contre-enquête d’un genre
07/12/16

« Eurêka », texte-monstre

Plus illisible encore est certainement l’« Eurêka » qu’Edgar Allan Poe écrivit à la fin de sa courte vie, « démonstration physico-philosophique » en seize chapitres qui restera, malgré les efforts de Baudelaire pour le faire connaître et l’enthousiasme de Paul Valéry, une œuvre « monstrueuse » – « ni poème, ni roman, ni essai, mais le tout à la fois » – ­­des plus confidentielles. Jean-Pierre Bertrand et Michel Delville, qui travaillent à une édition critique de ce texte prévue pour 2017(2), livrent dans ce volume une réflexion sur le statut d’ « Eurêka » au sein du genre et de l’oeuvre de Poe. « Poe était entièrement persuadé qu’il avait découvert le grand secret ; que les propositions d’Eurêka étaient vraies », rapportent-ils, citant le biographe de Poe, Rufus Griswold. « C’est un texte entre deux genres. Poe l’intitule « poème en prose » mais ce faisant, il nous induit en erreur puisque le texte a une vocation tout autre : il s’agit d’un traité cosmologique pour lequel il s’était très sérieusement documenté et qu’il considérait comme l’aboutissement de ses recherches philosophiques et scientifiques. Et si ce texte frôle l’illisibilité, c’est parce qu’il suppose des connaissances scientifiques qui sont celles de l’époque. En ce sens, il serait intéressant de le soumettre à des historiens des sciences », explique Michel Deville.

Considérant qu’ « Eurêka », que l’auteur qualifie aussi dans sa préface de « Livre de Vérités », est un « complément épistémologique essentiel des récits de Poe », « une sorte de matrice théorique  fournie a posteriori », Jean-Pierre Bertrand et Michel Deville rapprochent les développements de ce texte du « système spéculatif ratiocinant » du détective français Dupin, mis en scène par Poe dans la trilogie que constituent « Double assassinat dans la rue Morgue », « Mystère de Marie Roget » et « La Lettre volée ». « En fait, comme Dupin, qui mène son enquête non pas en se rendant sur le terrain du meurtre, mais en assemblant des témoignages d’articles de presse, le narrateur d’Eurêka redispose tout un savoir (celui de la physique classique) en le recontextualisant, avec force inductions et déductions, dans une visée philosophique globale pour parvenir à une solution qui est d’ailleurs péremptoirement donnée d’entrée de jeu : « eurêka », c’est la formule canonique de la découverte », écrivent-ils.

Une postérité différée

Souvent considéré comme le fondateur du roman policier, Poe semble avoir tracé, avec ce texte au statut incertain, ce « dispositif » qui réunit et agence toutes sortes de matières discursives, une ligne qui en condamnait de facto la postérité. « Les héritiers de Poe n’apparaissent en effet que bien plus tard. Et si le thriller métaphysique opère une parodie, c’est davantage par rapport aux romans policiers du début du 20e siècle que par rapport aux textes de Poe qui, bien que parfois qualifiés de « policiers », font plutôt office de laboratoire philosophique et littéraire », fait remarquer Michel Delville. Aux prémices du roman policier, Poe représente paradoxalement son aboutissement le plus extrême, le plus étonnant et le plus abstrait, ce qui fait de lui « l’alpha et l’oméga » du genre. « On pourrait dire que Poe faisait en quelque sorte de la recherche fondamentale sur le roman policier et qu’elle fait aujourd’hui encore les beaux jours de chercheurs appliqués », avance encore Michel Delville.

À propos de la postérité du genre, intéressante est encore la contribution de Susan Elizabeth Sweeney qui regrette la relative absence d’auteurs femmes dans le thriller métaphysique et remarque, à l’intérieur même de la fiction, la rareté des enquêtrices féminines, s’attardant toutefois sur deux exceptions notables : l’Oedipia Maas de « Vente à la criée du lot 49 » (1966) de Thomas Pynchon et la Cayce Pollard dans « Identification des schémas » (2003) de William Gibson. La chercheuse montre ainsi comment les tourments de ces deux personnages font écho à la peur sourde taraudant les héroïnes gothiques qui, telle la Rebecca de Daphné du Maurier, échouent à amasser les preuves du complot qui se trame à leur encontre pour la bonne raison que le danger qui les menace n’est pas celui qu’elles croient. « Les héroïnes partagent le sort de tous les personnages de roman policier métaphysique : elles ont l’intuition d’un complot mais ne parviennent pas à savoir s’il est réel ou imaginaire. Ainsi, l’inspecteur Lönrot de Borges, le Guillaume de Baskerville d’Eco, le Daniel Quinn d’Auster sont dépassés par les labyrinthes mentaux dans lesquels ils errent. Ils finissent épuisés, voire découragés, suggérant que les romans policiers métaphysiques moquent peut-être l’idéologie viriliste des romans policiers classiques ». Sweeney appelle ainsi de ses vœux une postérité de femmes limiers pour ce genre « aspirant au mystère de l’irrésolu et de l’inexplicable ». 

Edgar-Allan-Poe

(2) Edgar Allan Poe, Eureka, trad. Charles Baudelaire, présentation, notes  et dossier de Jean-Pierre Bertrand et Michel Delville, Paris, Gallimard, « Folio-classique », 2017. 

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