La litière de posidonies: un garde-manger dynamique
23/11/16

Le monopole de Gammarella 

« Ma recherche doctorale avait pour objectifs de caractériser, par la première fois de façon exhaustive, la communauté d’invertébrés mobiles présentes dans la litière exportée de la baie de Calvi, et de déterminer dans quelle mesure cette litière de posidonie constituait, pour ces mêmes invertébrés, une source de nourriture. Quels invertébrés s’en nourrissent et à quels moments de l’année? Quelles sont les variations inter-saisonnières et inter-annuelles observées? Partant, quels autres invertébrés de niveau trophique supérieur consomment ces consommateurs primaires et, à travers eux, consomment donc également indirectement de la posidonie morte ? J’ai, autrement dit, cherché à décrire, pour la première fois, le réseau trophique au sein duquel se transmet la matière organique de la litière. » Chaque année entre 2010 et 2012, François Remy conduit ainsi, à chaque saison, sur deux sites de la baie de Calvi, plusieurs campagnes de prélèvements d’échantillons de litière exportée en vue d’obtenir une vision détaillée des vivants qui y résident et de leur dynamique saisonnière. Divers tamis sont utilisés, au cours des 9 campagnes réalisées en plongée, pour séparer la précieuse macrofaune (taille supérieure à 500 μm) des feuilles amassées. Parallèlement, des échantillons d’eau sont, tout au long de cette période, collectés à l’intérieur et à l’extérieur de la litière: leurs analyses en laboratoire révèleront leurs concentrations en nutriments et en oxygène. Dès l’automne 2012 jusqu’à l’automne 2014, d’autres prélèvements sont organisés à une fréquence hebdomadaire dans l’espoir de mieux cerner, non plus la variabilité inter-saisonnière et inter-annuelle, mais la variabilité aléatoire, à court terme, de la faune présente dans la litière de l’herbier, notamment en cas de tempête. L’ampleur du travail de François Remy est, du fait de sa longueur et de son exhaustivité, inédit, venant ainsi compléter les études ponctuelles, déjà menées en la matière. Au terme de plus de 230 jours de travaux de terrain, le travail de recherche de François Remy permet ainsi d’identifier quelque 115 espèces d’invertébrés, soit un nombre largement supérieur aux 45-80 espèces inventoriées jusqu’alors dans la littérature. « Si ce nombre paraît important, soulignons tout de même qu’il l’est trois fois moins que la diversité d’espèces présentes dans l’herbier de posidonie lui-même. La litière est donc un milieu assez peu diversifié, mais un milieu où les invertébrés sont présents en grands nombres — pratiquement deux fois plus abondants que dans l’herbier. » Des quelque 115 espèces identifiées, 77% sont représentés par les arthropodes (où, à la surprise du chercheur, domine une espèce en particulier: Gammarella fucicola, un petit crustacé), suivis, mais de loin, par les annélides (12%) et les mollusques (7%).  

Gammarella-Fucicola

L’oxygène, un paramètre important parmi d’autres

« On constate surtout que cette abondance globale de vivants est dominée à 90% par 19 espèces seulement », indiquant donc qu’il existe, au cœur de ces feuilles mortes, une poignée d’organismes tout à fait adaptés à un milieu pourtant peu accommodant. La nourriture, bien qu’abondante, y est en effet, on l’a dit, difficilement assimilable. Surtout, les conditions internes de la litière s’avèrent extrêmement variables, réclamant de la macrofaune qui y habite de constantes adaptations. « A une dizaine de mètres de profondeur, la litière est sensible à l’action des vagues: à la moindre tempête, la litière, battue par le courant, voit son niveau d’oxygène augmenter ou bien diminuer rapidement, frôlant parfois l’anoxie, l’absence d’oxygène, et ceci en l’espace de quelques heures seulement. » Une expérience réalisée en octobre 2014 le démontre, que l’impact de la stratification de la concentration en oxygène sur les invertébrés est direct: certaines espèces ne sont trouvées que dans  les couches supérieures de la litière, où les concentrations en oxygène sont plus importantes que dans les couches proches du sédiment. Inversement, un petit crustacé tel que Nebalia strausi n’est présent que dans les couches très peu oxygénées de la litière, où elle se tient probablement ainsi à l’abri des prédateurs ou de la compétition, et parait très tolérante à une faible concentration en oxygène. Quant à Gammarella fucicola, l’espèce dominante de la litière de posidonie, elle n’apparaît pas influencée par ces variations et est détectée dans toutes les couches de la litière. « Il faut ainsi relativiser l‘influence des concentrations d’oxygène, avertit François Remy: mes recherches indiquent que ces variations n’affectent qu’une dizaine d’espèces sur les 115 dénombrées. Elles n’affectent donc pas du tout la vaste majorité des espèces. De manière générale, la présence ou l’absence de certaines espèces, à certaines périodes de l’année, doit être liée à d’autres facteurs, qui n’ont pas été étudiés ici. ». 

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