L’Anonyme de Londres : un papyrus médical grec du 1er siècle après J.-C.
27/10/16

Une préparation à un “concours”

Depuis l’arrivée du papyrus au British Museum à la fin du 19e siècle, plusieurs suppositions ont été faites quant à la nature du texte. D’abord identifié à la copie d’un piètre étudiant en médecine – en raison des nombreuses ratures, corrections et additions en marge ou au dos du papyrus –, l’Anonyme est considéré par Antonio Ricciardetto, à la suite de Daniela Manetti, comme un autographe, c’est-à-dire comme un texte écrit de la main même de son auteur, qui était vraisemblablement un médecin. “Ce dernier réfléchissait en même temps qu’il écrivait, et il avait parfois des ‘remords’”, explique le chercheur. Mais ce sont surtout les passages présents au verso qui ont retenu l’attention d’Antonio Ricciardetto et qui lui ont permis de formuler une hypothèse originale : ce papyrus serait en réalité un exercice personnel, peut-être un document préparatoire en vue d’un concours de médecine tel qu’il se pratiquait dans l’Antiquité, et qui devait notamment permettre au praticien de s’attirer une clientèle et d’asseoir sa réputation, à une époque où il n’existe pas de “diplôme” en médecine. “Le verso contient trois textes de nature et de mains différentes, écrits perpendiculairement aux fibres. Il faut savoir qu’en général, le verso est laissé blanc, car le recto permet au calame d’écrire parallèlement aux fibres du papyrus, ce qui est plus aisé. Mais ici, on trouve au verso deux additions au recto, la recette médicinale d’un purgatif, ainsi que la copie d’une lettre de Marc Antoine adressée à une assemblée de Grecs d’Asie et qui concerne des privilèges accordés aux vainqueurs de jeux à Éphèse. Or Éphèse est une ville très connue pour la médecine et son culte d’Asclépios qui organisait des concours médicaux. Cette lettre pourrait être un témoignage d’une préparation à une démonstration qui était demandée lors de ces épreuves”, explique Antonio Ricciardetto.

Si les concours de médecine restent aujourd’hui peu connus – et seulement attestés pour la ville d’Éphèse, dont fait mention ladite lettre –, on sait qu’ils comportaient quatre épreuves : une épreuve de chirurgie, une épreuve relative à un instrument médical, une composition de remède et enfin, “les problèmes”, où le participant devait se livrer à une argumentation dialectique. “J’ai aussi mis cela en parallèle avec des témoignages de Galien qui fait mention de démonstrations publiques comportant trois épreuves similaires aux trois sections du papyrus”, explique le chercheur. De même, la recette trouvée au verso pourrait correspondre à l’épreuve de la “composition de remède” à laquelle étaient soumis les participants.“Cette hypothèse permet aussi de comprendre pourquoi une lettre qui concerne l’Asie Mineure se trouve au dos d’un texte qui a été retrouvé en Égypte et qui y a probablement été écrit”, argumente encore le chercheur. Il est en tout cas établi que l’auteur, contrairement à ce qu’on a pu croire, n’avait rien d’un novice.“Son écriture est exercée : c’est quelqu’un de cultivé et qui emploie de nombreuses abréviations, lesquelles sont typiques des textes informels qui ne sont pas destinés à être des exemplaires de bibliothèque”, analyse le chercheur. 

Un million de papyrus

Pour Antonio Ricciardetto, un tel travail d’édition et d’interprétation n’aurait pas pu être réalisé sans la confrontation physique avec le texte, conservé à la British Library de Londres en onze cadres. “Il y a des détails que seul l’examen de l’original permet d’appréhender, surtout quand les passages sont abîmés, fragmentaires. On constate aussi que l’écriture est toute petite et que, lorsqu’on avance dans le texte, elle devient de plus en plus serrée, avec un plus grand nombre d’abréviations, comme si l’auteur était pressé ou que le rythme de sa pensée s’accélérait”. Une pensée qu’Antonio Ricciardetto a suivi comme si c’était la sienne. “Se confronter au manuscrit ne permet pas seulement un contact physique : c’est aussi un contact par la pensée, d’autant que, contrairement aux textes qui nous sont parvenus par les manuscrits médiévaux, ici, il n’y a pas eu d’intermédiaires. C’est ce qui me plaît aussi dans les papyrus médicaux documentaires sur lesquels j’ai travaillé pendant ma thèse. Ce sont autant d’instantanés qui donnent l’impression de voir littéralement les gens en train de vivre. Il y a même un aspect un peu voyeuriste car les lettres, notamment, n’étaient pas destinées à être lues sinon par leur destinataire”, explique le chercheur.

Aujourd’hui, on estime que les papyrus documentaires  – actes officiels, lettres, contrats, documents administratifs, etc. – représentent quelque 90% des découvertes, par opposition aux papyrus littéraires qui correspondent aux 10 % restant. On dénombre aujourd’hui environ un million de papyrus, presque tous retrouvés en Égypte en raison du climat exceptionnellement chaud et sec qui a permis leur conservation. “Sur ce million, moins de 10 % ont été édités. Beaucoup d’institutions, en Europe, aux États-Unis et en Égypte (où l’importation/exportation illégale d’antiquités, dont les papyrus, est interdite, notamment suite à la Convention de l’UNESCO de 1970), possèdent encore des papyrus inédits. Par ailleurs, on continue aujourd’hui de retrouver des papyrus, enfouis dans les sables du pays du Nil...” Loin d’avoir livré tous ses secrets, la papyrologie n’a pas non plus fini de formuler ses énigmes.

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