La souche cubaine
29/10/15

Une collaboration entre des chercheurs cubains, une virologiste de la KU Leuven et le Professeur Michel Moutschen du GIGA de l’Université de Liège a permis d’identifier une souche particulièrement agressive de VIH présente à Cuba. Dans une étude publiée dans EBioMedicine, les scientifiques dévoilent comment la souche CRF19 engendre une évolution rapide de l’infection vers le SIDA.

virus HIVVIH. Trois petites lettres pourtant si lourdes de sens. Elles ont fait grand bruit depuis les années 80 et sont toujours une source de préoccupation majeure dans de nombreuses régions de notre planète.  Le Virus de l’Immunodéficience Humaine (VIH) - et le syndrome d’immunodéficience acquise (sida) dont il est responsable - restent en effet l’un des principaux problèmes de santé publique dans le monde. En 2013, plus de 35 millions de personnes vivaient avec le VIH/sida, selon les chiffres renseignés par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). La grande majorité d’entre elles vivent dans des régions à faibles revenus telles que l’Afrique sub-saharienne. Le VIH garde toujours une longueur d’avance sur la science et la médecine, puisqu’aucun traitement permettant de l’éradiquer n’a pu être mis au point à ce jour. Cependant, même si les spécialistes n’ont pas remporté la guerre contre ce virus, ils ont tout de même remporté une bataille. En effet, ils ont réussi à développer des polythérapies antirétrovirales qui empêchent le VIH de se multiplier dans l’organisme.. A l’heure actuelle, lorsque le diagnostic est posé au cours des premières années de l’infection par le VIH, l’espérance de vie des patients est normale à condition qu’ils aient accès au traitement et qu’ils le prennent régulièrement.

De l’intuition à la collaboration

On parle souvent du Virus de l’Immunodéficience Humaine comme s’il n’en existait qu’un type. En réalité, plusieurs types, groupes et sous-types bien identifiés de ce virus coexistent dans le monde. Le VIH ayant une très grande capacité à muter, les différentes souches de ce pathogène se multiplient. Il arrive qu’un individu soit infecté par deux souches distinctes de VIH et donne l’occasion à celles-ci de se recombiner, c’est-à-dire de « mélanger » leur génome. Un tel événement  peut ainsi donner naissance à une nouvelle souche de VIH. « Ces nouvelles souches peuvent nous réserver des surprises en développant de nouvelles propriétés. C’est pourquoi il est important de garder cela à l’œil », explique le Professeur Michel Moutschen, Directeur de l’Unité de recherche Immunologie et Maladies infectieuses du GIGA de l’ULg  et Chef de service du Centre de référence SIDA du CHU de Liège. Dans le cadre d’une collaboration avec la KU Leuven et des chercheurs cubains, Michel Moutschen a participé à la caractérisation d’une souche de VIH recombinante particulièrement virulente et présente à Cuba. « Depuis le début des années 2000, les chercheurs cubains avaient l’intuition que des patients locaux infectés par le VIH évoluaient très vite vers le SIDA », indique Michel Moutschen.  « Grâce à un financement de la Région wallonne, Anne-Mieke Vandamme, une éminente virologiste du SIDA de la KU Leuven et moi-même avons pu accueillir une chercheuse cubaine, Vivian Kouri, et la former à une série de techniques de laboratoire utilisées pour cette étude », précise-t-il. Ce travail d’équipe a permis de mettre en évidence la souche CFR19 présente à Cuba et effectivement , associée à une évolution très rapide de la maladie du moins chez certains patients. Les résultats de cette étude ont été publiés dans la revue EBioMedicine (1) et ont fait beaucoup de bruit au congrès annuel CROI (Conference on Retroviruses and Opportunistic Infections) en février dernier.

Le VIH, un agent infectieux à deux temps

Dans la majorité des cas, les souches de VIH ont un tropisme qui reste limité aux lymphocytes T des muqueuses au cours des premières années de l’infection. « Au moment de la contamination et dans les premiers temps de l’infection, le virus est configuré de telle sorte qu’il peut se lier aux lymphocytes T CD4 des muqueuses et plus particulièrement des muqueuses intestinales », explique Michel Moutschen. Ces lymphocytes présentent à leur surface un certain type de récepteurs qui ne sont pas les mêmes que ceux qu’on trouve sur les autres lymphocytes T de l’organisme par exemple dans la rate, les ganglions ou le sang. « Donc pendant tout un temps, les dégâts liés à la présence du virus sont limités aux lymphocytes T des muqueuses et le reste du système immunitaire est préservé », reprend le spécialiste. « C’est ce qui explique la phase asymptomatique de l’infection qui peut durer plusieurs années. Le virus est présent, se réplique mais l’individu est en bonne santé et présente des concentrations très faibles de lymphocytes T infectés au niveau du sang », poursuit Michel Moutschen. Il faut généralement de cinq à dix ans pour que les premiers signes de maladies dues au VIH apparaissent.. « A ce moment le virus mute et gagne la capacité à se lier aux récepteurs des lymphocytes T présents dans l’ensemble de l’organisme. On assiste alors à une chute brutale de l’immunité du patient avec la survenue du SIDA. Ça c’est le scénario habituel », précise le chercheur.

Pour en revenir à Cuba, les travaux auxquels a participé le Pr. Moutschen montrent que la souche CFR19 est quant à elle capable d’utiliser très tôt dans l’infection les récepteurs des lymphocytes T non muqueux, présents dans l’ensemble de l’organisme. D’où une phase asymptomatique très réduite et une évolution rapide vers le syndrome d’immunodéficience acquise.

(1) Vivian Kouri, Ricardo Khouri, Yoan Alemán, Yeissel Abrahantes, Jurgen Vercauteren, Andrea-Clemencia Pineda-Peña, Kristof Theys, Sarah Megens, Michel Moutschen, Nico Pfeifer, Johan Van Weyenbergh, Ana B. Pérez, Jorge Pérez, Lissette Pérez, Kristel Van Laethem, Anne-Mieke Vandamme. CRF19_cpx is an Evolutionary fit HIV-1 Variant Strongly Associated With Rapid Progression to AIDS in Cuba. EBioMedicine. http://dx.doi.org/10.1016/j.ebiom.2015.01.015

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