Le vécu particulier des patients en locked-in syndrome
16/07/15

Le Coma science Group collabore depuis plusieurs années avec l'Association du locked-in syndrome (ALIS), en France. Vanessa Charland-Verville soumit à une quarantaine de patients LIS membres de cette association le test de Greyson, ainsi que quelques questions supplémentaires telles que « Avez-vous des souvenirs de votre coma ? » ou « Avez-vous éprouvé la sensation d'être mort ? » « Quatorze patients LIS disaient se souvenir de la période entourant leur coma et, parmi eux, 8 avaient des scores à l'échelle de Greyson permettant de les considérer comme expérienceurs », indique l'aspirante du FNRS. Les réponses de ces 8 patients aux questions intervenant dans l'établissement de l'échelle de Greyson et à celles que Vanessa Charland-Verville y avait adjointes furent comparées aux réponses de 23 patients non-LIS ayant connu une NDE classique. La fréquence des phénomènes relatés (OBE, tunnel de lumière...) et des sentiments éprouvés était relativement semblable. Toutefois, point capital, les patients LIS rapportaient avoir éprouvé nettement moins de sentiments et d'émotions positifs (bien-être, paix, joie, harmonie) que les expérienceurs « classiques ». En outre, la richesse de leurs souvenirs autobiographiques (en l'occurrence, des souvenirs centrés sur l'impression d'avoir vu sa vie défiler devant soi en une fraction de seconde) était très supérieure.

Comment expliquer ces différences ? Selon les auteurs de l'article de Consciousness and Cognition, deux hypothèses sont envisageables. La première est neuroanatomique. Chez les patients LIS, les lésions sont sous-tentorielles - elles se situent au niveau du cervelet et du tronc cérébral. En revanche, dans les NDE dites « classiques », les lésions sont supratentorielles, c'est-à-dire localisées au niveau de l'encéphale(4). La localisation des lésions pourrait-elle justifier la vision plus négative et foisonnant de détails autobiographiques qu'ont les patients LIS de leur NDE ? C'est possible. « Le tronc cérébral a des connexions avec le système limbique et le mésencéphale, dit Vanessa Charland-Verville. En influant notamment sur l'amygdale, dont on connaît l'implication dans l'émotion de peur, et sur d'autres structures du système limbique, l'altération de ces connexions, qui donne lieu à un locked-in syndrome, pourrait mener à des sensations de panique ou, à tout le moins, à beaucoup moins de bien-être que dans le cas de lésions corticales caractéristiques des NDE classiques. »

La deuxième hypothèse avancée pour expliquer les différences observées entre les patients LIS ayant connu une NDE et les autres expérienceurs tiendrait au contexte de détresse émotionnelle dans lequel sont plongés les premiers en raison de la présence d'une conscience intacte dans un corps paralysé. « Il est difficile de trancher le débat, mais il me semble probable que tant la neuroanatomie que le contexte jouent un rôle et, partant, que les deux hypothèses ne s'excluent pas mutuellement », précise encore la chercheuse du Coma Science Group.

Analyse lexicale

Poursuivant son exploration des NDE, Vanessa Charland-Verville coordonne un projet qui s'inscrit dans la foulée de l'article publié en 2013 dans PLoS One. Elle réalise, via des logiciels, une analyse lexicale des récits de NDE. Quels sont les mots les plus fréquemment utilisés par les expérienceurs ? Et comment sont-ils associés ? Par exemple, combien y a-t-il de chances que le mot « lumière » voisine avec le mot « tunnel » ? Une carte des corrélations entre les mots pourra ainsi être dressée. In fine, le but est de déterminer comment les récits de NDE sont organisés et, pour en définir la nature profonde, de comparer cette organisation à celle des récits de rêves, d'événements marquants (souvenirs éclair) ou d'hallucinations provoquées par l'administration d'un anesthésiant, la kétamine, à des volontaires.

De surcroît, Vanessa Charland-Verille ouvre une autre perspective : « L'analyse lexicale doit également nous permettre d'établir une comparaison entre les récits de NDE d'étiologies différentes, sachant que nous avons montré l'année dernière que les scores à l'échelle de Greyson étaient très similaires entre des expériences de mort imminente dont l'origine était une anoxie, un traumatisme crânien ou une hémorragie. Il en allait de même lorsque des NDE (mais, ici, le terme semble peu approprié) survenaient dans des circonstances où le sujet n'était pas en danger de mort - syncope, méditation, sommeil, anesthésie... »

Néanmoins on est loin d'avoir démêlé totalement l'écheveau des Near-Death Experiences. Pour l'heure, les chercheurs du Coma Science Group s'appuient sur la neuroimagerie (IRMf, Pet scan, EEG) pour essayer de mieux cerner les corrélats cérébraux qui pourraient sous-tendre - c'est leur hypothèse - l'expression des diverses composantes des NDE (OBE, tunnel de lumière, sensation de plénitude, etc.). Pour mener à bien ce programme, ils étudient notamment le fonctionnement cérébral de volontaires qui connaîtraient ces expériences singulières lors de pertes de conscience spontanées et transitoires.

(4) L'existence de lésions sous-tentorielles chez les patients LIS n'exclut pas la présence d'autres lésions cérébrales potentiellement caractéristiques de composantes de NDE (OBE, tunnel de lumière…) ni d'atteintes affectant la connectivité de ces régions. Pour mener leur étude, les chercheurs du Coma Science Group ne disposaient pas des images IRM des patients concernés.

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