Maladies mentales : sur les traces d'un lointain passé
14/02/14

Le psychiatre liégeois Albert Demaret fut l'un des pionniers de la psychopathologie éthologique et évolutionniste. D'après ce courant, les maladies mentales seraient ancrées en partie dans des comportements résurgents ayant revêtu jadis une valeur adaptative pour les hominiens ou pour certaines espèces animales. Suivi d'un Essai de psychopathologie éthologique, son livre Éthologie et psychiatrie vient d'être réédité chez Mardaga sous la direction de Jérôme Englebert, maître de conférence à l'ULg, et de Valérie Follet, psychologue clinicienne.

COVER Ethologie PsychiatrieComme le rappelait Paul Sivadon, ancien président de la Fédération mondiale pour la santé mentale, « l'évolution a accumulé, au cours des millénaires, sous formes de vestiges atrophiés ou d'organes modifiés, les traces des tentatives réussies d'adaptation ayant permis la survie et le développement des espèces ». Par exemple, la filiation de la nageoire du poisson à l'aile de l'oiseau ou aux membres des mammifères a été bien établie. La psychopathologie éthologique et évolutionniste postule qu'il y a aussi, dans certains de nos comportements, une part d'héritage phylogénétique et qu'il existe donc une parenté entre les comportements humains et ceux des animaux et de l'homme ancestral.

Albert Demaret, psychiatre liégeois décédé en 2011, fut l'un des pionniers de ce courant, notamment à travers son livre Éthologie et psychiatrie, publié en 1979, dont la réédition(1) en février 2014 souligne à quel point son propos a conservé toute sa pertinence. Celui qui s'amusait à rappeler que « si nous ne sommes pas bêtes... les animaux non plus ! », était également éthologue et naturaliste. Aux yeux de Jérôme Englebert, docteur en psychologie et maître de conférences à l'Université de Liège (ULg), son livre est un ouvrage révolutionnaire écrit par un homme qui a apporté un éclairage radicalement neuf dans l'approche des affections psychiatriques. Mais un homme incompris dont les travaux furent souvent perçus comme une parenthèse, intéressante certes, mais que la psychiatrie dominante ne tardait pas à refermer pour poursuivre la route rectiligne qu'elle s'était tracée. « Il souffrait plus de ne pas être reconnu que d'être contesté », indique Jérôme Englebert.

Dans un article publié en 2007 dans la revue Evolutionary Psychology, les plus grands noms de la psychiatrie évolutionniste soulignèrent néanmoins son apport en lui attribuant la paternité de la notion de territoire en psychopathologie, concept qu'il avait développé dans ses études sur la psychose maniaco-dépressive, désormais dénommée trouble bipolaire (voir infra).

Quoi qu'il en soit, sans doute le fait qu'Albert Demaret n'ait publié qu'en français a-t-il nui au retentissement de ses travaux à une époque où l'anglais accédait à une forme d'omnipotence dans les sphères de la « science internationale ». Sa démarche elle-même, où la primauté absolue était accordée à l'observation du comportement et non à un savoir livresque épuré de « tout ce qu'il y a vraiment d'humain dans notre existence », comme l'a écrit le célèbre psychiatre Eugène Minkowski, eut probablement un effet analogue. « Dans la façon dont Demaret voit les choses, ce qui se passe prime sur ce que l'on sait », souligne Jérôme Englebert.

(1) Albert Demaret, Éthologie et psychiatrie, suivi d'Essai de psychopathologie éthologique par Jérôme Englebert et Valérie Follet, Mardaga, 2014.

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