Invitation au voyage philosophique
06/02/14

Cet éloge du conflit social et des agitations de la plèbe, horresco referens pour les tenants de l'ordre ecclésiastique, va en effrayer plus d'un, d'où le sens péjoratif attaché au mot « machiavélique ». A sa manière, Hobbes, contemporain des guerres de religion qui déchirent l'Europe, sera de ceux-là. Pour l'auteur anglais du Léviathan (1651), aussi opposé aux préjugés théologico-politiques que son homologue florentin mais pas du tout enclin aux nouvelles théories républicaines, c'est la sécurité qui constitue le premier droit naturel de l'homme. L'Etat, ici symbolisé par le monstre marin de la Bible Léviathan, a le devoir de protéger les individus puisque, selon une expression familière, « l'homme est un loup pour l'homme ». La 9e séance, intitulée  « La "séquence anglaise" : l'invention du libéralisme », met dès lors en évidence la conception d'une  liberté négative : « être libre, c'est ne pas être inquiété par autrui, ne pas être menacé de vol, d'agression, d'humiliation. » Une telle façon de voir légitime les formes les plus absolues de la monarchie, position extrême que va battre en brèche John Locke dans ses Deux traités du gouvernement civil (1690) : avec lui, le droit naturel fondamental de l'homme devient la propriété, de ses biens comme de son corps, et si le pouvoir trahit la confiance que le peuple a mis en lui, celui-ci peut user de son « droit de résistance à l'oppression ».

Il n'est pas étonnant que la 10e séance porte le titre de « La "révolution" Rousseau ». Plus subversif, tu meurs ! Cet homme qui croyait en l'homme, dont le Contrat social (1762) influencera tellement les révolutionnaires de 1789 et au-delà, s'oppose à l'être bourgeois et, partant, au libéralisme d'Adam Smith : pour lui, la « main invisible » et le « doux commerce » débouchent immanquablement sur de l'inégalité. Par ailleurs, si on résume volontiers sa pensée par la formule « l'homme naît bon mais c'est la société qui le corrompt », il convient d'ajouter que l'homme est à ses yeux doté de « perfectibilité », néologisme qui apparaît sous sa plume dans le Discours sur les origines et les fondements de l'inégalité (1755). Imputer à la nature humaine – comme l'a fait Hobbes – ce qui est le résultat de l'histoire et de conditions sociales est une grossière erreur : bref, par des changements substantiels dans l'éducation des enfants et dans les institutions politiques, il est possible de transformer notre nature aliénée et d'accéder à une liberté positive, celle qui fait de chacun de nous « son propre maître ». Et Edouard Delruelle d'ajouter : « La volonté générale, au final, qu'est-ce que c'est, sinon ce moment où je me contrains en quelque sorte à l'universel, et où je donne au gouvernement l'autorisation de me l'imposer ? » Ce à quoi son interlocuteur, dont la perspicacité semble s'affiner au fil des pages, rétorque : « Forcer quelqu'un à être libre, c'est contradictoire. Et surtout dangereux : c'est la porte ouverte à un accroissement sans fin du pouvoir de l'Etat, sous prétexte de "libérer" l'être humain de ses entraves. » Mais tel n'était pas le but de l'auteur des Confessions (1770), pour qui « la liberté [était conçue] comme projet moral, sans violence ni conflit ».

Quoi qu'il en soit, après l'homme-nature et l'homme-citoyen, voilà en quelque sorte l'entrée en scène de l'homme historique. C'est Kant et Hegel, lecteurs de Rousseau et admirateurs de la Révolution française, qui vont inaugurer – après la « séquence anglaise » des XVIIe et XVIIIe siècles – la  « séquence allemande », cette « philosophie de l'histoire » (11e séance) qui va marquer de sa forte empreinte le XIXe siècle et la première moitié du XXe. L'un et l'autre vont chercher à élargir l'idée de liberté. Le premier, à côté de son « système » philosophique qui révolutionnera la pensée européenne (ses trois Critiques), en adoptant dans divers opuscules politiques une position morale, tout en engageant ses contemporains à « oser penser » (Sapere aude!) par eux-mêmes. Adam SmithLe second, en particulier dans la Phénoménologie de l'Esprit (1807), en essayant de débusquer la raison au cœur même de l'histoire, y compris dans ce qu'elle a de plus violent. Car ce n'est pas la moindre surprise de constater, ô « ruse de la raison », que terreurs, guerres et conflits sanglants accouchent de progrès. C'est que la dialectique, avec ces trois moments que sont la thèse, l'antithèse et la synthèse, est constamment à l'œuvre dans l'histoire. « Le rôle du philosophe n'est plus de s'ériger en instance morale, mais de comprendre l'histoire, et pour cela, de se mettre au service et à l'écoute du réel », conclut Edouard Delruelle qui ne cache pas sa dette envers Hegel.

Les séances suivantes – respectivement nommées « La "révolution" Marx » (12e), « L'inconscient, la loi, le sujet » (13e ) – s'arrêtent à des œuvres majeures de la pensée contemporaine, généralement mieux connues, raison pour laquelle il est peut-être moins nécessaire d'en exposer ici par le menu tenants et aboutissants. L'ouvrage, par contre, ne s'en prive pas, et c'est tant mieux ! Qu'il nous suffise de mettre l'accent sur la lecture personnelle qu'en fait notre arpenteur de la philosophie politique, sans cesse titillé par les questions de son interlocuteur à l'affût.

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