Invitation au voyage philosophique
06/02/14

Claude Levi-StraussC'est sur cette base que s'amorce, après un arrêt préliminaire sur les notions d' « institutions, pouvoir, justice » (3e séance), un voyage dans l'histoire de l'humanité prenant comme point de départ  les « sociétés premières », ainsi dénommées pour éviter de les appréhender négativement. Car, même si ces microsociétés sont « sans » (Etat, écriture, technoscience, etc.),  elles n'en sont pas  moins pleinement humaines et civilisées, comme l'a notamment montré Claude Lévi-Strauss : il ne leur manque aucun élément fondamental d'une culture. Seulement, elles sont contre l'Etat, contre l'histoire – d'où  le nom de « sociétés contre l'Etat » qui leur est donné dans la 4e séance. Est-ce à dire que le pouvoir politique y est absent ? Il y existe, au contraire, mais son détenteur est celui qui est capable de donner et non celui qui est autorisé à prendre. « Son rôle est de symboliser et de garantir l'unité de la communauté. [...] Il travaille comme tout un chacun. Il ne peut exercer de coercition ni prélever de richesses – puisque c'est lui, si l'on observe bien, qui se trouve en situation de dette envers la communauté. »

Quelle différence avec les « sociétés théologico-politiques » (5e séance) qui voient la naissance simultanée de l'Etat et de la religion ! A partir des premières formes d'Etat, soit grosso modo entre le IVe et le IIIe millénaire, on assiste au renversement du sens de la dette, laquelle « ne va plus du pouvoir politique vers le groupe, mais du groupe vers le pouvoir politique ». Celui-ci se prétend proche, très proche du divin, et en cela il s'isole du commun des mortels. Coupure essentielle que cette émergence – voire invention – du dispositif faisant des dieux ou de Dieu le fondement de l'édifice politico-juridique des communautés humaines. Dans la foulée se forment les catégories sociales et donc une hiérarchisation appelée à perdurer au cours des siècles : la classe guerrière dont les divers souverains ou despotes font partie, la classe sacerdotale qui comprend les prêtres et autres représentants des divinités, l'immense classe agraire dont le travail entretient matériellement l'élite trônant au sommet de la pyramide sociale.

En notre Occident, tout indéfini qu'il soit, les éthiques d'« Athènes et Jérusalem » (6e séance) vont confluer pour donner naissance à la « via moderna » (7e séance). La première est un holisme sans transcendance (autonomie citoyenne) alors que la seconde est une transcendance sans holisme (conscience individuelle). Au XIIIe siècle, saint Thomas d'Aquin fera la synthèse de ces deux conceptions où l'Eglise médiévale puisera sa doctrine officielle. Mais c'est compter sans le rôle joué par les franciscains, tel Guillaume d'Occam, qui, en activant ce qu'il y a de plus subversif à Athènes (le logos de Socrate) et à Jérusalem (la pauvreté de Jésus), déconstruisent le système dont profitait la classe sacerdotale amplement déconsidérée. En revanche, les marchands vont profiter de la situation ainsi créée pour se tailler une place de choix dans une société en plein essor économique.

Bien que l'« homme » de l'humanisme n'ait pas surgi ex nihilo, il donne quand même l'impression d'être entré comme par « effraction » dans l'univers théologico-politique qui avait prévalu jusqu'à l'aube des Temps modernes. Avec lui est délaissée la vita contemplativa, faite de méditation et de prière, au bénéfice de la vita activa, où prédominent travail, citoyenneté et création artistique. Et c'est en Italie, alors plongée dans l'instabilité, la violence et le joug des puissances étrangères, qu'est publié un opuscule qui produira un électrochoc dont les secousses se font encore ressentir jusqu'aujourd'hui : Le Prince (1532), de Machiavel. C'est l'œuvre d'un penseur politique et non d'un philosophe, mais le politique n'y est plus regardé depuis un point de vue supposé unique et transcendant (Dieu) ou englobant (la nature) : maintenant, c'est le point de vue humain – donc fini, pluriel, divisé – qui est seul retenu. Plus précisément, dans la 8e séance consacrée au « Théorème de Machiavel », Edouard Delruelle note, en guise de conclusion : « Au Prince, Machiavel dit en substance : "Vous avez besoin du peuple pour fonder un Etat". Tandis qu'au peuple, il dit : "Vous avez besoin d'un prince moderne pour vous libérer de l'oppression médiévale ».

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