Quelle vie psychique pour les détenus ?
20/12/13

Psychoses carcérales

Outre le bouleversement général du rapport au temps, à l'espace et au corps, il existe, dans l'univers carcéral, de nombreux facteurs susceptibles d'engendrer des difficultés psychologiques ou de les accroître. Ils sont bien identifiés : surpopulation, promiscuité, violence, racket, obligation de « rendre des services », drogue, absence de sexualité, homosexualité forcée, état de délabrement de certains établissements pénitentiaires, peur des caïds, mauvaises relations avec certains membres de l'encadrement, isolement psychologique... Peuvent notamment en découler du stress, de l'anxiété, de l'agitation, de la dépression, un risque suicidaire, mais également des « psychoses carcérales », tel le « gate fever » (la fièvre de la porte), qui se caractérise par une angoisse extrême lorsque se referme la porte de la cellule.


Il y a beaucoup de patients paranoïaques en prison. Des individus qui se méfient de tout et, de ce fait, restent confinés dans leur cellule la majeure partie du temps. Mais s'il tombe sous le sens que l'enfermement génère des difficultés psychologiques très fortes, peut-on considérer pour autant qu'il est la cause de psychopathologies ? Pour Jérôme Englebert, rien n'est moins sûr, tout causalisme linéaire devant être réfuté dans ce domaine. Dans son livre(3), il écrit : « Dire qu'un épisode psychotique émerge à cause de l'enfermement - que l'on se mette d'accord ou non sur une vulnérabilité antérieure - est une déduction qui ne peut fonctionner que dans l'a posteriori et dont la vérification confirmatoire ne peut être que rétrospective. Selon cette logique, on ne peut mettre en évidence la cause du phénomène (ce dernier devenant alors un effet) qu'au sein d'une temporalité secondaire et non prédictive. »

À ses yeux, toute manifestation psychotique, aiguë ou chronique, émane essentiellement de facteurs biologiques (entre autres une vulnérabilité génétique), de facteurs environnementaux et de l'histoire personnelle du sujet. Autrement dit, au causalisme linéaire (incarcération-psychopathologie), il préfère substituer un « causalisme circulaire » où sont impliqués de nombreux facteurs, parmi lesquels le fait que l'enfermement revêt une dimension potentiellement traumatogène et défavorable à un développement psychologique harmonieux. L'intérêt du concept de psychose carcérale se réfère alors à cette notion chère à Jérôme Englebert : l'homme en situation. Entendu ainsi, ce concept « suggère la dimension situationnelle (l'enfermement) de la manifestation psychopathologique sans en réduire la complexité intrinsèque ».

La question du remords

On dénombre beaucoup plus de psychopathologies en milieu carcéral qu'à l'extérieur des prisons. Aussi, après s'être demandé si la prison était une cause de pathologies psychiatriques, est-il légitime de s'interroger sur la possibilité que certaines entités psychopathologiques fassent le lit du passage à l'acte délictueux et, partant, de l'incarcération. « On peut imaginer que c'est le cas pour des psychopathologies comme la psychopathie ou le fonctionnement pervers, mais sans doute de façon moins linéaire qu'on ne le croit habituellement », dit Jérôme Englebert.

Pour Jérôme Englebert, une chose est certaine : le psychologue ne doit jamais adopter une vision moraliste. Certains détenus ploient sous les remords et la culpabilité à la suite des actes qu'ils ont commis. Est-ce la manière la plus adaptée de réagir ? « Se réfugier dans la culpabilité n'est pas l'unique moyen d'être constructif du point de vue psychique, commente le chercheur. Les névrosés n'agissent d'ailleurs pas autrement. Il peut être également adapté de s'inquiéter pour soi-même, pour son quotidien et son avenir, même si les tribunaux d'application des peines, les commissions de défense sociales et toutes les juridictions ont tendance à considérer qu'il faut que le détenu ait nécessairement et principalement de la commisération pour ses victimes. »
Cour prison
Des études nord-américaines de Karl Hanson ont montré que tant la bonne évolution d'une psychothérapie que le taux de récidive n'étaient en rien liés aux remords éprouvés par le criminel. Rebondissant sur cette idée, Jérôme Englebert jette sur le tapis une question un peu provocante : fondamentalement, attend-on d'un détenu qu'il fasse acte de rédemption ou qu'il ne récidive pas quand il sort de prison ? « Moi, j'ai choisi radicalement », déclare-t-il.

(3) Idem.

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