Quelle vie psychique pour les détenus ?
20/12/13

Cellule prisonDans le même ordre d'idées, il considère que le fondement de la démarche du psychologue en milieu carcéral ne doit pas être centrée sur la rencontre avec un criminel, mais avec un être humain. Car l'individu doit être appréhendé dans sa globalité et en situation. Ainsi, la dangerosité de quelqu'un est un phénomène très complexe, dans la mesure où elle est toujours liée à un instant et à un contexte. « De même, selon le moment et les circonstances de sa manifestation, une psychopathologie peut se révéler extrêmement adaptée, souligne Jérôme Englebert. Dans son ouvrage Éthologie et psychiatrie, Albert Demaret écrit une phrase bouleversante à propos des psychopathes : "En temps de paix, on les enferme ; en temps de guerre, on compte sur eux et on les couvre de décorations..." Le but n'est évidemment pas de relativiser des actes odieux, mais d'insister sur la nécessité d'une prise en charge psychologique ou psychiatrique individualisée où le sujet est considéré dans sa dimension d'être humain. »

Des planches aux fenêtres

En pervertissant la relation au temps, à l'espace et au corps, notamment, la prison a pour effet de diminuer, voire parfois d'anéantir le vécu émotionnel. En milieu carcéral, l'émotion est assimilée à une forme de désordre susceptible d'entraîner des problèmes de sécurité. Dès lors, la prison met tout en œuvre pour la saper, ce qui conduit certains détenus dans des impasses émotionnelles, l'émotion étant indissociable de notre identité et indispensable à notre équilibre psychique. « Souvent, les détenus partagent leurs émotions avec des codétenus ou des gardiens qui deviennent quelquefois des confidents, fait remarquer Jérôme Englebert. Toutefois, la richesse inhérente à l'hétérogénéité des vécus émotionnels du monde extérieur est perdue, ce qui est dommageable. Dans les cas les plus extrêmes, la destruction émotionnelle engendre une sorte de mort psychique. »

Dans de telles conditions, le psychologue clinicien ne peut se contenter d'un rôle de « technicien » ; il doit tendre la perche à l'expression émotionnelle. L'hypothèse de la liberté carcérale exige de lui qu'il oriente le détenu vers cette profanation à laquelle nous faisions allusion, vers des pans de créativité dont l'exploration est de nature à enrichir la vie émotionnelle et à permettre l'accès à des formes alternatives de liberté. Par exemple, il pourra encourager la pratique de la peinture ou de l'écriture.

L'incarcération induit d'importantes difficultés psychologiques. Néanmoins, chaque individu réagit à sa manière à l'environnement carcéral. Ainsi, des détenus auront tendance à se replier sur eux-mêmes, à adopter peu ou prou la position du paranoïaque, tandis que d'autres chemineront vers un état dépressif. D'autres encore s'empareront de ce qu'il est convenu d'appeler l'« identité carcérale ».


Le préau, c'est-à-dire la cour de la prison, est un lieu très ritualisé où, nul ne l'ignore, « règnent » des leaders territoriaux comme dans les sociétés animales. Ceux-ci contrôlent deux domaines : d'une part, la sexualité ; d'autre part, l'attribution et le trafic des biens. La fréquentation du préau est déconseillée aux jeunes détenus qui débarquent en prison. « Pour être accepté au préau et occuper une certaine place sociale dans ce microcosme, certains se créent une identité carcérale au détriment de leur propre identité, explique Jérôme Englebert. Cela se manifeste de différentes façons. Ainsi, d'aucuns, arrivés frêles, s'exercent chaque jour durant des heures pour devenir des montagnes de muscles. Ils se métamorphosent pour correspondre aux critères du groupe d'appartenance dans lequel ils aspirent à s'inclure. »

Lorsqu'ils sortent de prison, ces détenus ont fréquemment un ancrage plus prononcé dans la délinquance - ils ont beaucoup plus de contacts dans le milieu, mais aussi souvent des « dettes » et des devoirs à accomplir. Pour certains qui ont endossé l'identité carcérale, la vie en prison peut-elle devenir la « vraie vie », par substitution ? « L'aspiration à la liberté demeure systématiquement la plus forte, rapporte le psychologue de l'ULg. Tous les prisonniers veulent sortir. Néanmoins, j'ai connu un détenu qui, une fois libéré, demandait à rentrer en prison. Quand il a eu un studio à lui, il a placé des planches en bois aux fenêtres pour suggérer des barreaux. Cette personne avait une santé psychique assez fragile, mais n'était pas un malade mental. »

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