Améliorer santé et sécurité au travail

AS Nyssen CB



25 ans après la loi sur le bien-être au travail :
« le travail meurt et on meurt au travail. »

Carte blanche publiée dans La Libre Entreprise du 21/09/2013

Anne-Sophie Nyssen est Professeur d’Ergonomie cognitive et d’intervention au travail à la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education - Université de Liège

En 1989, la communauté européenne édictait une directive préconisant une politique sociale visant l’amélioration de l’environnement de travail et notamment de la sécurité et du bien-être du travailleur. Alors que cette directive est retranscrite depuis 1996 dans la loi belge, quel bilan peut-on en tirer ?

De manière générale, l’interprétation de la loi dans les entreprises a privilégié un modèle quantitatif de la santé au travail qui s’appuie sur des méthodes de mesure, en particulier du stress et du burn-out, basées sur des questionnaires. L’analyse de ces données a permis aux chercheurs de générer des modèles structurels montrant la corrélation de variables organisationnelles, économiques, et sociales, dès lors considérées comme « causales », améliorant ainsi notre compréhension des facteurs de risques psychosociaux. Mais force est de constater d’une part que ces modèles ont en pratique peu, sinon pas d’effets sur les facteurs de cause, et d’autre part qu’ils sont parfois utilisés par des prestataires ayant peu fréquentés le terrain, et manquant d’un cadre sémantique minimum pour donner sens aux résultats. C’est ainsi que des salariés travaillant depuis des années dans un contexte d’incertitude industrielle s’entendent dire qu’ils présentent un niveau de stress modéré, (en dépit de suicides successifs au sein du groupe), et apprennent dans les journaux trois semaines plus tard l’annonce de la fermeture de l’usine. Qu’en est-il du « bien être » des travailleurs ce jour là? Quel est l’enjeu pour l’entreprise d’un diagnostic de stress commandité dans un contexte de fermeture latente d’usine? Et que révèle réellement une mesure du stress sur les questions de santé au travail?

Dans notre société, les questions de santé au travail sont arrimées à la problématique du stress au travail. Selon l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail, le stress professionnel survient « lorsqu’il y a un déséquilibre entre la perception qu’une personne a des contraintes que lui impose son environnement et ses propres ressources pour y faire face ». Cette définition, en mettant l’accent sur la dimension psychologique et subjective du stress au travail, a eu comme conséquence de privilégier sur le terrain des actions (connues sous le nom de « gestion du stress ») visant les individus pour augmenter leur résilience dans le travail, au détriment des actions sur l’environnement et sur l’organisation du travail, à l’origine pourtant du déséquilibre demandes/ressources. Ainsi, on observe que le terme stress est utilisé pour désigner tantôt les causes tantôt les symptômes. Or, ces indicateurs de stress sont repris par des observatoires internationaux pour déterminer les grandes lignes des plans d’actions nationaux des Etats membres de l’Union européenne sur les conditions de travail. Cette approche résolument épidémiologique des questions de santé au travail s’inscrit dans une évolution plus globale du management qui, tout en ayant intégré des concepts de la psychologie des organisations (participation, leadership, autonomie, engagement), poursuit le mirage du contrôle de grandes variables par leur mesure statistique. L’épidémiologie est certes nécessaire, mais que serait la médecine si elle ne faisait que de l’épidémiologie ?

A force de « mesurer » la santé au travail, nous avons peut-être oublié l’essence même de la loi sur le bien-être, à savoir agir pour l’amélioration de la santé et de la sécurité au travail. En définissant quatre profils de conseillers en prévention spécialisés sur quatre domaines de compétence : l’ergonomie, l’hygiène industrielle, la sécurité et les risques psychosociaux, les politiques ont segmenté le regard sur le travail et par conséquent les approches de prévention et de gestion de la santé et de la sécurité au travail. Certes, cette spécialisation a amélioré les connaissances dans chacun des domaines, mais elle n’a pas favorisé l’étude de leurs relations et les approches interdisciplinaires indispensables pour appréhender et modifier une situation de travail nécessairement complexe dans notre société. Ce travail morcelé n’est pas le travail qui est vécu par le travailleur.

 

santé sécurité boulot

Ma conviction est que c’est en cherchant à comprendre comment ces différents aspects du travail s’articulent - comment l’individu parvient-il à bien faire et à bien être au travail ? dans quel environnement ? sur base de quels compromis? avec quels effets à court et à long terme sur sa santé? - que nous pourrons proposer, au delà de constats quantitatifs, un modèle de la santé au travail efficient, par le biais d’approches multidisciplinaires et participatives. Car c’est le fait que les conflits entre les exigences du fonctionnement psychique du travailleur et celles de l’organisation ne soient pas débattus qui crée le conflit intrapsychique et la souffrance. Le sentiment de ne plus pouvoir bien faire son travail progresse alors même que les exigences de qualité augmentent et que les modalités de régulation collective s’affaiblissent. C’est donc davantage un mouvement d’auto-transformation du système, pour reprendre l’expression d’E. Morin(1) ,que les politiques de santé au travail doivent encourager et accompagner sur le terrain, qu’une intervention d’ « expert » censé produire le diagnostic pertinent à partir de son savoir spécialisé. Mais cette approche qui intègre la transformation du travail à la démarche de diagnostic, est un processus long qui exige la pénétration du terrain, la confrontation à la réalité des conditions de travail, et la collaboration de l’ensemble des acteurs de l’entreprise, et pas seulement des instances hiérarchiques et des syndicats.

Elle implique aussi que les politiques sur les questions de bien-être au travail se positionnent non pas seulement dans l’urgence et le curatif mais aussi dans le long terme, et dans ses vraies dimensions géopolitiques, et regardent en face les transformations du travail en cours. Car aujourd’hui, à l’instar d’un écosystème déréglé, le travail comme environnement de vie est en crise dans notre pays comme dans toute l’Europe occidentale. Dans de nombreux secteurs d’activité, la mondialisation et la libéralisation mettent en concurrence directe les travailleurs du monde entier, et tendent à niveler leurs conditions sociales vers le milieu, quand ce n’est pas vers le bas. Cela implique pour les travailleurs européens, soit d’accepter ces conditions au prix de régressions importantes des acquis sociaux, soit de perdre leur travail.

Soyons clairs : c’est fondamentalement cette menace et cette pression permanentes qui fragilisent la santé au travail. Le travail est devenu nocif parce que le travail est en crise, démonétarisé, dévalué, éjecté hors des frontières, exclu des mécanismes de reproduction des liens sociaux. Cette crise exige des mesures rapides pour que soit restauré un équilibre plus juste entre des objectifs économiques, sociaux et environnementaux. Cela ne peut sans doute s’imaginer que comme une action coordonnée à l’échelle de l’Europe. Cette Europe, qui, en 1989, légiférait sur l’amélioration du bien-être du travailleur est donc renvoyée, presque vingt cinq ans plus tard, à sa cohérence et à ses responsabilités.


(1) Morin E. La méthode, tome 4. Les idées. Editions du Seuil, Paris, 1991- p°104.