La cape d’invisibilité du virus
28/03/13

« Jusqu’il y a peu, 2% du génome des mammifères était connu comme étant codant et on pensait que le reste était inutile », poursuit la scientifique. « Mais on commence à comprendre que la partie non-codante du génome est très importante car elle joue un rôle primordial dans la régulation des gènes ». Alors qu’ils passaient inaperçus lors du séquençage de génome au moyen de méthodes traditionnelles, les micro-ARNs tels que ceux découverts par les chercheurs de l’ULg chez le BLV ont pu être mis en évidence grâce au séquençage à haut débit.
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Ces petits ARNs viraux non-codant sont non-immunogènes, c’est-à-dire qu’ils n’induisent pas de réponse du système immunitaire de l’animal infecté.  « Le virus peut donc produire ces petites molécules tout en restant caché dans les cellules de son hôte. Cela explique pourquoi le BLV semblait être un virus silencieux au sein des tumeurs observées », explique Anne Van den Broeke.  En effet, si les scientifiques avaient repéré que ces tumeurs étaient porteuses du BLV, rien ne permettait d’y déceler une quelconque activité de ce virus.

Empêcher l’expression de ces micro-ARNs

« Nous avons identifié une dizaine de micro-ARNs viraux et nous pensons qu’ils peuvent avoir une influence sur les cellules hôtes du virus et les entraîner vers le processus de cancérogenèse.  Ces molécules pourraient également avoir une rétroaction en inhibant l’expression d’autres composantes du virus et être ainsi à l’origine du fait que le virus reste silencieux et échappe au système immunitaire de l’animal », indique la chercheuse.

Au vu de ces suspicions, les chercheurs ont émis l’hypothèse qu’empêcher la production des micro-ARNs viraux identifiés pourrait permettre d’éviter le développement de la leucémie bovine. « Si tel est le cas, le virus génétiquement manipulé pourrait servir de base pour un vaccin contre cette maladie et préparer le système immunitaire des bovins à réagir contre l’infection du virus naturel », reprend Anne Van den Broeke.

Les prochaines étapes de cette recherche seront donc de créer un virus BLV ne pouvant plus produire les petits ARNs ciblés, comparer l’évolution des moutons infectés par ce dernier et celle d’animaux infectés par le virus naturel. « Nous tenterons également d’en savoir plus sur le rôle de ces petites molécules dans la tumorigenèse que provoque le BLV », ajoute la scientifique. 

A la croisée des chemins entre cancérologie et génomique animale

Ces travaux sont un bel exemple de collaboration interdisciplinaire combinant des domaines de recherche tels que la cancérologie, la pathogenèse virale et la génomique animale. Du côté du virus humain équivalent au BLV, les chercheurs liégeois ont tenté de déterminer s’il produisait également cette classe particulière de micro-ARNs. « Les résultats préliminaires ne mettent pas en évidence le même mode d’action chez le virus humain. Cependant, la leucémie mettant plusieurs dizaines d’années à apparaître après l’infection chez l’homme, il est difficile d’obtenir des prélèvements à un stade précoce de l’infection », explique Anne Van den Broeke. « Il est possible que des molécules d’ARN non-codant soient produites par le virus dans les premiers temps de l’infection et plus du tout 20 ou 30 ans après, lorsque la leucémie se déclare. C’est ce que nous allons tenter de vérifier », conclut Anne Van den Broeke.

La récente mise au jour des micro-ARNs viraux du BLV représente un pas de géant dans la compréhension des mécanismes qui sous-tendent son action au sein des cellules hôtes et suscite de nombreuses nouvelles questions. Maintenant que les chercheurs ont réussi à se frayer un chemin vers l’une des clefs du secret du BLV, ils comptent bien explorer les diverses hypothèses qui en découlent et élucider un jour le reste du mystère qui entoure son mode d’action.

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