La génétique de la maladie de Crohn décodée
18/01/13

Crohn, la tuberculose, la lèpre et… la peste !

EndoscopieSur le plan des connaissances fondamentales, l’étude de Nature confirme un lien génétique étonnant avec certaines pathologies assez rares caractérisées par un déficit immunitaire. C’est paradoxal, dans la mesure où la maladie de Crohn est plutôt provoquée par un excès d’immunité que par un manque d’immunité. Le paradoxe n’est peut-être qu’apparent. La pathologie pourrait se développer en deux temps. D’abord, un déficit immunitaire d’origine génétique entraînerait une mauvaise gestion de l’environnement microbien, et notamment de la flore intestinale, ce qui se traduirait par une colonisation microbienne anormale des premières lignes de défense. Les cellules immunitaires sont enfoncées, battues en brèches, affaiblies par des microbes en principe inoffensifs, des microbes avec lesquels nous vivons normalement en paix. La réaction immuno-inflammatoire typique de la maladie de Crohn ne se produirait que dans un deuxième temps, parce que le système digestif se sent attaqué. Mais la réaction est disproportionnée ; elle fait plus de tort que de bien ; elle détruit le système digestif.

L’étude confirme également un lien génétique entre la maladie de Crohn et des maladies infectieuses comme la tuberculose, la lèpre, voire même… la peste ! Ce lien a été suggéré dès 2003 par un chercheur français, Jean-Pierre Hugot, dans une étude publiée dans le Lancet. Le premier gène associé à la maladie de Crohn – Card 15 – est connu pour son rôle dans l’immunité. Et on trouve souvent dans l’intestin des personnes atteintes de la maladie de Crohn des traces de bactéries de la famille des Yersinia (Yersinia Enterocolita, cousine de Yersinia Pestis, la bactérie responsable de la peste). L’hypothèse de Jean-Pierre Hugot est la suivante : au Moyen-Age, un certain nombre de personnes étaient porteuses d’une forme particulière du gène Card 15 qui leur conférait une immunité contre la bactérie responsable de la peste. Petrus était sans doute porteur de cette mutation génétique contrairement à tous les habitants de son village… Ces personnes ayant survécu, comme Petrus, aux épidémies ont fait des enfants et transmis leur patrimoine génétique à leur descendance. Sept cent ans plus tard, Pierre a hérité de ce gène mais, vivant à Liège, il n’est plus en contact avec la bactérie de la peste (qui sévit encore mais de manière non épidémique dans les régions les plus pauvres du globe, notamment l’Afrique). Par contre, Pierre est souvent en contact avec d’autres bactéries de la famille des Yersinia (qui colonisent certains aliments et qui sont capables de résister aux températures froides des frigos) mais qui sont moins dangereuses que Pestis. Et son système immunitaire qui se souvient des terribles épidémies du Moyen-âge surévalue le danger et réagit de manière excessive. La réaction inflammatoire dans l’intestin est disproportionnée et se retourne contre l’individu.

Voilà comment la sélection naturelle aurait permis à certaines populations d’échapper à des épidémies qui ont décimé la moitié de la population européenne au XIVe siècle mais provoque aujourd’hui un retour de balancier sous la forme d’une ou plusieurs maladies auto-immunitaires (Crohn, diabète, etc.). Et si on suit toujours la logique de la sélection naturelle, ces nouvelles maladies ne sont pas prêtes de disparaître, car elles n’empêchent nullement ceux qui en sont victimes de faire des enfants et de perpétuer leur patrimoine génétique. L’homme s’est pratiquement débarrassé de la peste. Mais il va peut-être devoir vivre très longtemps avec la maladie de Crohn.

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