Les gildes visétoises

statue arquebusier

05/05/2010

Dans un premier chapitre, Jean-Louis Kupper, professeur d'histoire du Moyen Age à l'université de Liège, rappelle opportunément ce qu'est une gilde.  Le contexte de leur création est celui du Moyen Age, c'est-à-dire une époque d'insécurité: « Effectivement, c'est la présence sournoise du danger, la menace permanente d'une agression, le sentiment quotidien d'inquiétude, l'impression pesante d'isolement et, partant, le besoin d'aide et de protection, qui se conjuguaient alors pour donner naissance à toutes sortes de groupements, d'associations et de confraternités (….). » Si la première mention connue du mot gilde date de 779, c'est surtout à partir du XIè siècle qu'on voit apparaître des gildes dont la caractéristique principale est la défense des marchands par eux-mêmes. Au début d'ailleurs, ces gildes, notamment celles de Liège, Dinant, Namur ou Huy se déplacent avec les marchands (leurs membres sont souvent des marchands eux-mêmes) afin de protéger leurs convois.  La pacification des territoires et la fortification des villes va rendre ces déplacements inutiles mais les gildes ne vont pas disparaître puisqu'elles seront alors affectées à la défense des cités qui les entretiennent.

Les membres de ces « corporations militaires » sont recrutés parmi les habitants des cités. Assermentés, ils assurent la protection de la ville, de ses privilèges et de ses bourgeois. Lorsque la situation l'exige, les gildes fournissent un contingent armé au suzerain dont dépend la cité, en l'occurrence ici le prince-évêque de Liège. En échange de ces services, les gildes reçoivent des gages, leurs munitions, certains privilèges d'exemption de taxes ou corvées. Leurs armes? Les arbalètes tout d'abord, même si elles étaient prohibées par l'Eglise, puis les arquebuses dès la fin du XVè siècle.

Bleus et rouges

GildesC'est un document signé par le prince-évêque Thibaut de Bar en 1310 qui atteste pour la première fois de l'existence d'une compagnie d'arbalétriers dans la bonne ville de Visé, située sur la Meuse à mi-chemin entre Liège et Maastricht. A cette époque, Visé commence en effet à acquérir une certaine renommée commerciale (il s'y tient notamment une foire) qui oblige à se protéger contre les rapines des bandes de maraudeurs. La compagnie rivale, celle des Arquebusiers, voit le jour en 1579... même si, depuis longtemps, les Arbalétriers utilisaient eux aussi des arquebuses, armes plus performantes. La création de cette deuxième gilde semble donc répondre à des rivalités politiques ou personnelles. C'est peut-être la raison pour laquelle le prince-évêque Ernest de Bavière supprime les Arbalétriers en 1604. Une dissolution qui ne durera guère puisqu'en 1611, la gilde la plus ancienne est rétablie dans ses droits: Visé allait désormais vivre avec deux gildes rivales pendant des siècles. Jusqu'en 1910 en fait, lorsqu'une scission, elle aussi politique, se produisit au sein des Arquebusiers, lesquels se divisent en deux groupes: les Anciens Arquebusiers et les Francs Arquebusiers, les seconds accusant les premiers d'être trop proches du clergé et de l'Eglise. L'ouvrage (1) s'étend naturellement longuement sur l'histoire des trois gildes, appelées Les Bleus pour la première, Les Rouges pour la deuxième et tout simplement Les Francs pour la dernière venue. Mais le plus intéressant pour l'observateur extérieur est sans doute le chapitre consacré au rôle des gildes dès qu'elles n'eurent plus de missions à accomplir. Car c'est sans doute celui-ci qui permet de comprendre l'extraordinaire longévité et vivacité de ces mouvements, exceptionnelles dans le folklore de notre pays.

Du bon usage des gildes aujourd'hui

Car si, depuis longtemps, les gildes ne remplissent plus aucune mission de défense ou de maintien de l'ordre, à quoi ont-elles servi et continuent-elles à servir? Pierre Verjans, politologue, chargé de cours à la faculté de Droit et Sciences politiques de l'ULg, répond à cette question en décortiquant les relations entre les gildes, la vie politique et la vie sociale des Visétois. Pour Pierre Verjans, dès la fin de l'Ancien Régime, lorsque les gildes deviennent inutiles comme organisation militaire et policière, « former deux groupes sur un espace politique, c'est se faciliter la vie, se permettre de rendre la collectivité lisible ». même si cette lisibilité échappe aux observateurs extérieurs tant le mimétisme entre les gildes est grand: « ce qui divise (et organise) les Visétois, n'est pas différentiable pour les étrangers ». D'autant que le clivage entre gildes ne suit pas le clivage politique traditionnel, étant beaucoup plus subtil puisque, analyse Pierre Verjans, « alors que les affiliations politiques semblent se répartir indépendamment des affiliations de gildes, les affiliations de gildes au contraire sont marquées politiquement ». Tout au long de son analyse, Pierre Verjans oscille entre deux hypothèses qui expliqueraient la pérennité des gildes visétoises. Soit ce mythe collectif sert à cacher des tensions sociales, soit les gildes reflètent la continuité municipaliste-libérale face à la continuité cléricale.  L'une n'annule d'ailleurs pas l'autre et sans doute se sont-elles succédé: au XIXè siècle, la scission politique catholiques-libéraux organisait la vie politique; au XXè, c'est la scission socio-économique qui prédomine. Et de conclure: « …. dans une petite ville où les conflits se tassent, se diluent, ne se disent pas aisément, apparaissent comme grossiers, un affrontement symbolique local permet de rivaliser pour faire un plus beau cortège, un monument plus important en ville, une démonstration de sa capacité de représentation qui donne sens à la fois à ce qu'il vaut mieux cacher car on ne peut (ou veut) pas changer les hiérarchies sociales, et qui donne sens parce que cela peut rappeler la genèse de la constitution de la collectivité, l'arrachement de droits au prince-évêque ou le soutien à celui-ci dans les moments de réformes et de méforme. »

(1)Visé, Terre de gildes, coordonné par Daniel Conraads, Editions du Perron, 2010.

Gildes peinture