Je ne suis pas raciste, mais…

COVER Je ne suis pas racistePar Christine Donjean

L’actualité internationale fait souvent état de tensions religieuses ou communautaires. Cela suscite bien des questions dans les écoles, révèle des peurs et provoque des replis qu’ils soient identitaires ou sécuritaires. Comment protéger les valeurs de tolérance, de respect et préserver la jeunesse des stéréotypes et préjugés provoqués par la méconnaissance de l’autre, par l’ignorance des cultures ? C’est l’objectif de cet ouvrage collectif (1) qui livre un panorama didactique des concepts liés aux migrations et à ses chocs culturels. A la fois synthèse et plaidoyer multiculturel, l’ouvrage se prête à une utilisation plurielle.

«Comment les jeunes perçoivent-ils l’immigration et la diversité culturelle particulièrement au sujet de l’islam et des musulmans ?» C’est sur base de cette question que Malika Madi et Hassan Bousetta ont mené l’enquête dans 36 établissements scolaires en Communauté française de Belgique. La première est romancière, auteur de «Nuit d’encre pour Farah» et «Les silences de Médéa» ; le second est sociologue, chercheur au FNRS et professeur à l’université de Liège. Tous deux sont eux-mêmes issus de l’immigration. L’ouvrage s’adresse avant tout aux jeunes qui se posent des questions sur les relations entre l’islam, les musulmans et leur place dans la société belge.

Les auteurs se sont exercés à passer en revue les nombreux préjugés véhiculés sur les autres cultures et en particulier l’islam.

Etre d’origine étrangère ne prémunit pas contre les préjugés racistes

La diversité culturelle est un des fondements de nos sociétés contemporaines. Il est devenu rare de trouver encore dans le monde des sociétés monoculturelles. Dans une société multiculturelle, il conviendra de vivre ensemble : de communiquer et de partager sur un même pied d’égalité. C’est là, bien évidemment, que se trouve toute la difficulté. Toute société basée sur le ghetto ne peut être une société multiculturelle démocrati

Les sociétés démocratiques se trouvent souvent face à un dilemme : relativisme culturel ou ethnocentrisme ? Poussés à l’extrême, ces concepts ou points de vue peuvent aboutir à une justification de pratiques qui sont antinomiques aux droits et libertés fondamentales. Ces mêmes pratiques ne sont pas nécessairement le fruit du religieux mais trouvent leurs origines dans la culture ou la société (l’esclavagisme, la misogynie, la ségrégation). Peut-on au nom de traditions et du respect des traditions se détacher de sa propre culture pour comprendre – et assimiler ? - celle des autres ou bien faut-il adopter le regard philosophique des droits de l’homme comme une donne véritablement universelle ?

 
«Les cultures sont faites pour échanger. Mais la religion n’est pas la culture, et les gens se trompent beaucoup là-dessus. Les cultures doivent être échangées, pas la religion, ça ne crée que des disputes»

Jenny, 16 ans

Jeunes 1L’individu peut évoluer en dehors de sa culture propre et s’enrichir de celle des autres. Pourtant, dans la diversité culturelle, le vivre ensemble s’accompagne souvent d’incompréhensions, de rejets, de stéréotypes dus à une méconnaissance des cultures. Ou d’un choc de civilisations, de concepts a priori antinomiques.

Cette incompréhension amène la peur de l’autre, de « l’étranger ». Poussés à leurs paroxysmes, l’incompréhension et le rejet prennent la forme de la xénophobie. Sans une gestion démocratique et une réflexion de fond sur le phénomène interculturel, les individus et les sociétés risquent, par leur repli, d’adopter des comportements et des politiques racistes.

De nombreux jeunes considèrent que l’autre est d’abord un être humain, avec des qualités et des défauts. Certains estiment que l’on accorde trop d’importance aux différences et qu’il convient de se concentrer avant tout sur ce qui nous rassemble. C’est la peur qu’il faut vaincre.

Ce que l’histoire peut nous apprendre

A toute époque, les peuples ont migré vers des horizons plus propices à leur développement. Toute migration s’accompagne d’une « rencontre » parfois heureuse, parfois malheureuse. A l’arrivée, le migrant n’est pas toujours accepté tel quel et est victime de racisme. La tendance du migrant sera de se regrouper, de se retrouver. Ce regroupement dans certains quartiers ou régions deviendra éventuellement une sorte de ghetto.

 
«C’est dommage que les étrangers se regroupent au lieu de se lier avec les autochtones»

Mathilde 15 ans


Ce regroupement peut-il favoriser « l’intégration » ?

Le regard des sociétés sur ces populations immigrées sera très différent s’il s’agit de « pauvres » ou de « riches ». Parle-t-on t’intégration lorsque l’on parle de fonctionnaires européens, de diplomates ou des cadres de multinationales ? On demandera moins à un étranger riche de « s’intégrer » qu’à un étranger pauvre.

Qu’est-ce qui provoque la peur alors ? Le fait d’être étranger ou le fait de la pauvreté ?

Le racisme n’est pas une opinion comme une autre. Le racisme et la xénophobie sont punissables par la loi en Belgique. Il convient encore de distinguer dans le racisme l’idée raciste, le comportement, l’idéologie politique.

Dans ce rapport de rejet, il faut combattre l’acte surtout quand il s’accompagne de violence. Et cette violence peut se retrouver à travers toutes les formes de racisme.

Il n’existe aucune échelle sérieuse pour mesurer la gentillesse ou l’agressivité des gens…

Comprendre l’islam et les musulmans

Jeunes 3Les mots islam et intégrisme sont souvent associés – certains pensent que l’islam est intolérant et première cause de violence. Cette association d’idées est renforcée par les médias notamment à travers la question du terrorisme. Les préjugés à l’encontre de l’islam sont nombreux : la violence (le terrorisme), la misogynie (la place de la femme dans la société, le port du voile), …

Pour écarter les idées reçues, l’ouvrage nous invite à nous interroger sur les concepts liés à l’islam et à essayer de comprendre ses différentes composantes.

Nous apprenons ainsi que le port du voile chez la femme est antéislamique et également présents dans de nombreuses sociétés non-islamiques. Le voile était à l’époque le signe d’une discrimination sociale. En effet, les femmes issues des couches les plus favorisées couvraient leurs cheveux. Le fait que toute femme puisse mettre un voile dans l’islam devenait le symbole de l’égalité de tous devant Dieu.

Aujourd’hui, les pressions politiques, religieuses ou familiales feront du voile un super symbole de l’islam, mais détourné de ses origines finalement sociologiques. La femme devient le centre des attentions et s’en trouvera stigmatisée, avec le risque d’accentuer un repli identitaire.

Pour comprendre l’islam, il faut en connaître ses fondements et ses origines. Même chez les musulmans de nombreuses pratiques issues d’une culture préislamique sont prises pour des préceptes religieux.

Construire la paix, dénoncer la violence

Encore une fois il s’agit de décoder, d’aller au-delà de nos peurs et de nos préjugés. Aujourd’hui, dès que l’on aborde l’islam, il existe un amalgame avec intégrisme et terrorisme. De nombreux musulmans se sentent stigmatisés à cause d’une minorité agissant avec violence.

La stigmatisation d’un groupe, d’une communauté peut induire l’idée d’un choc des civilisations et des cultures où l’autre devient l’ennemi. Cette nouvelle donne mondiale provoque une crise d’identité dans le monde musulman. La lecture de cette enquête suscite librement les questions finales avec à l’esprit, fil rouge de l’ouvrage, l’idée d’attacher à ce qui nous rassemble : « nous sommes tous des êtres humains ».

 
«C’est surtout les évènements qui se déroulent dans le monde, comme les attentats, qui me poussent à avoir cette méfiance envers les musulmans »

Matthieu, 17 ans

Qu'est-ce qui vous a motivé à écrire en trio et notamment avec une romancière ?
L'initiative de l'ouvrage est venue de Malika Madi. C'est elle qui a souhaité se tourner vers un sociologue pour pouvoir donner du sens à l'expérience qu'elle menait à travers le projet "Ecrivain en classe". Quant à Anne Morelli, elle s'est jointe à nous par la suite. Son implication s'est limitée à la rédaction du chapitre sur l'histoire de l'immigration.

Qu'est-ce qui vous a motivé à enquêter avant tout dans les écoles ?

Il ne s'agit pas à proprement parler d'une enquête, mais plutôt d'un échange avec des élèves de l'enseignement secondaire. Il s'agissait de poursuivre l'échange qui s'était noué avec Malika lors des rencontres en classe. Dans le même temps, il s'agissait de donner un écho plus grand à la démarche de Malika et de ciseler un certain nombre d'arguments favorables à la rencontre interculturelle entre élèves.

Avez-vous perçu davantage de 'racisme' dans les grandes villes qu'en province?
Pas vraiment. Le racisme n'est pas simplement une fonction de l'exposition à la diversité culturelle. C'est avant tout une question de représentations mentales, de préjugés et de stéréotypes. Et c'est la raison pour laquelle nous pensons qu'il est utile de faire ce genre d'exercice pour identifier les blocages et tenter de déconstruire le préjugé.

Une société laïque comme la France est-elle le seul rempart possible contre les préjugés liés aux religions et leur impact sur la vie publique?
Si la France avait mieux réussi que ses autres partenaires Européens, cela se saurait. Malheureusement, il n'y a pas de modèle préétabli qui pourrait servir de panacée à l'échelle européenne. Les solutions à la question du vivre ensemble doivent être recherchées et trouvées dans le dialogue. Elles sont donc toujours circonstancielles même si on doit toujours rappeler qu'il y a des exigences minimales comme celles du respect des droits humains, de la délibération libre et démocratique etc.

Jeunes 2Un travail basé sur des préjugés positifs avec des jeunes peut-il être une aide pour éviter les préjugés négatifs ?
Opposer préjugé positif à un préjugé négatif a peu de chance de réaliser un objectif pédagogique. Nous en étions conscients depuis le début. Nous avons donc plutôt cherché à déconstruire et à informer en donnant quelques arguments tirés notamment de la littérature scientifique et dont beaucoup sont méconnus des jeunes. Notre démarche n'est certainement pas un point final, mais le début d'une nouvelle confrontation et de nouveaux échanges avec les jeunes puisque nous retournons avec ce livre dans les écoles pour poursuivre le débat et faire connaitre cet outil qu'est le livre. Il y a d'ailleurs tout un projet d'animation dans les écoles. Il y a un site qui accompagne le projet d'animations pédagogiques dans les écoles. www.jenesuispasraciste.be Vous avez dans la rubrique "liens" quelques autres ressources Internet.


(1). Je ne suis pas raciste, mais…Par Malika Madi et Hassan Bousetta, avec la collaboration d’Anne Morelli, Editions Luc Pire, 2008.